Monsieur le Premier Ministre,
Vous venez d’accomplir une sorte de rituel, la déclaration de politique
générale. Votre prédécesseur à cette fonction aura excellé dans cet exercice
quelques deux années auparavant. Les résultats, vous les connaissez vous-même,
puisque son action a été décriée par ceux-là même qui lui ont, ce jour là,
accordé leur confiance. Votre déclaration vous place donc dans une situation
inconfortable dans la mesure où vous-même le peuple gabonais et moi savons
qu’elle ne mènera nulle part et qu’elle se terminera comme toutes celles qui
l’on précédés, aux oubliettes.
Non pas que je sois trop pessimiste, mais à regarder la réalité en
face, le pouvoir dont pouvait disposer un Premier Ministre est désormais entre les seules mains du Président de la République par
l’intermédiaire des Agences qui lui sont directement rattachées. D’ailleurs,
vous avez été récemment convoqué à la Présidence pour vous faire expliquer le fonctionnement du
Nouvel Etat dont vous ne connaissiez pas la quintessence, lorsque vous n’étiez
que Ministre de l’Agriculture. Et dire que l’on nous a toujours vanté la
cohésion de l’action gouvernementale, avec par contre un gouvernement à deux
vitesses, les initiés et les non-initiés. En niant l’Etat, voire le
gouvernement par une sorte de privatisation des moteurs de l’action
gouvernementale, vous devenez ainsi une sorte de faire valoir.
Je suis loin de vous plaindre, mais je plains particulièrement le sort
réservé à notre pays, à son peuple qui attendra encore longtemps les fruits de
"l’émergence", slogan dont on l’abreuve depuis trois ans. Alors,
comment ce peuple peut-il envisager "l’avenir en confiance", autre
slogan phare du moment !
Monsieur le Premier Ministre,
Vous demandez au peuple gabonais de vous faire confiance lorsque vous ne
détenez aucune véritable solution aux crises multiformes qui minent le
Gabon :
1- 1 - Crise dans le secteur de
l’Education, notamment dans le monde universitaire auquel
j’appartiens. Pour la petite histoire lorsque j’ai commencé à enseigner à
l’Université OMAR BONGO en 1978 à 26 ans, j’avais des étudiants de 1ère année
de mon âge et même plus âgés. Si la décision de ne pas accorder la bourse
au-delà de 27 ans avait été prise à ce moment-là, beaucoup ne seraient pas
aujourd’hui les hauts cadres de l’Administration qu’ils sont devenus. Au
demeurant, une bourse d’étude est aussi une façon de redistribuer des revenus
dans un pays où les ressources tirées du sous-sol appartiennent à tous les
gabonais, population très faible vivant cependant dans une extrême pauvreté,
quand certains peuvent dépenser plusieurs centaines de millions de francs CFA
pour leurs emplettes quotidiennes et le proclamer sans sourciller !
Par ailleurs, est-il normal d’infantiliser
les enseignants du supérieur comme vous le faites aujourd’hui simplement parce
qu’ils aspirent à un logement décent indispensable pour leur
travail, ce qui commence par l’octroi d’une parcelle de terrain, dans un pays
vide d’habitants et dont des espaces conséquents peuvent être viabilisés,
pourvu qu’on y mette un peu de volonté ! Que dire de la menace d’une année
blanche, signe d’un grand malaise de l’université !
2-Crise dans le secteur de la santé et de l’action sociale
Le Gabon dit "émergent" continue à avoir des dispensaires sans
médicaments et sans infirmiers. Que dire des femmes qui accouchent à même le
sol ou qui meurent en donnant la vie. Que dire de la non application de la loi
n°2/2000 du 02/01/2000, portant protection sanitaire et sociale de la femme, de
la mère et de l’enfant promulguée depuis 2000 mais dont les textes
d’application ne sont toujours pas pris en compte 12 ans après. Une loi
visionnaire qui prévoit la libération de la contraception, le paiement des
allocations familiales directement aux mères, l’établissement d’une carte de
mère de famille nombreuse donnant droit à des réductions dans les transports
publics, la création de structures adaptées à la prise en charge de l’enfant en
difficulté etc.... Pouvons-nous ainsi atteindre les objectifs du millénaire en
la matière ?
3-Crise de la route.
La route Monsieur le Premier Ministre,
moteur de tout développement et facteur d’unité nationale. Nous venons de
réaliser un prodigieux bond en arrière c’est-à-dire que nous sommes revenus une
quarantaine d’années plus tôt (fin des années 1960-début des années 1970),
période, ou élèves au Lycée Léon Mba, nous passions des semaines et des
semaines à Kango à attendre que le bac puisse à nouveau fonctionner. On peut se féliciter du démarrage
de la route de Medouneu, mais cela aurait pu se faire plus tôt, sans attendre
qu’une des piles du pont ne s’effondre. Espérons que ces travaux aillent à leur
terme. Et puis que dire de l’ensemble du réseau routier gabonais, pays
dit « émergent » ! Le Gabon dans ce domaine est sans doute
le pays le plus arriéré d’Afrique et les gabonais stoïques continuent
d’emprunter des pistes d’éléphants Cahin-caca, notamment le tronçon Libreville-Kango
dont les travaux annoncés avec tambours et trompettes sont au point mort. Tout
cela représente un véritable frein au développement du transport et partant de
notre Economie !
4-Crise du travail
Monsieur le premier Ministre, parlons-en !
Le chômage, notamment celui des jeunes, ne cesse de progresser, plongeant
ceux-là qui représentent l’avenir dans un pessimisme noir. Malgré toutes les
promesses qui leurs sont faites pendant les campagnes électorales, les jeunes
restent vulnérables et donc en marge du "Gabon Emergent", tout en
continuant de proclamer que la jeunesse est sacrée ! Je ne parle pas de
l’inexistence du véritable tissu de PME/PMI gabonais lorsque celles qui
essayent de résister sont vouées à la mendicité auprès des multinationales pour
la sous-traitance des marchés publics ! Que dire de l’augmentation du
SMIG, une véritable chimère !
5-Crise de l’habitat et du logement.
Les gabonais particulièrement ceux de Libreville vivent dans des
conditions précaires, dans des quartiers non viabilisés, sans eau, ni électricité,
dans des logements de fortune. Malgré la promesse faite par le Président de la
République de construire 5000 logements sociaux par an, là encore, les gabonais
résignés attendent toujours. Vous parlez de la livraison de 1000 logement fin
2012, eh bien, qui vivra verra !
6-Crise voire déficit démocratique
Avec l’absence d’une véritable volonté politique pour mettre en pratique la
biométrie et accepter la transparence électorale, quand le Président de la
République s’empresse de féliciter M. MACKY SALL, Président sénégalais
démocratiquement élu, comme pour se dédouaner et faire bonne figure !
7- Crise morale enfin
Le Gabon tient malheureusement la tête du hit-parade de la criminalité, de
l’insécurité organisée et planifiée par ceux là mêmes dont le métier est
pourtant d’assurer la sécurité des personnes et des biens, je veux parler des
forces de sécurité et de défense de plus en plus impliquées dans les crimes y
compris contre leurs propres frères d’arme. Monsieur le Premier
Ministre, cette situation est grave et dangereuse car elle place
chaque gabonais dans l’angoisse permanente.
A propos des crimes dits « rituels », perpétués semble t-il par
des politiciens véreux, les gabonais vous attendent sur la question. La
concrétisation de la promesse faite par le Président de la République de faire
appliquer la loi dans toute sa rigueur et ainsi de punir les lampistes et les
commanditaires de ces crimes crapuleux est attendue, certes sans grand
optimisme.
L’impunité n’a que trop durer dans notre
pays. Il est temps d’agir pour effacer le scepticisme dans
lequel vivent les gabonais et qui explique le fossé qui se creuse entre les hommes
politiques et les citoyens. Peut-on la aussi envisager « l’avenir en
confiance » lorsqu’on n’a pas foi en la justice ? Une justice à
géométrie variable qui punit les plus faibles (voleurs de boites de sardines par
exemple parce que qu’ils ont faim) et laisse libres les puissants,
(commanditaires d’assassinats pourtant connus !) drapés dans leur
arrogance !
Monsieur le Premier Ministre,
L’Emergence malheureusement ne se décrète pas, ne se chante pas; elle se
construit pas à pas, pour le bonheur du plus grand nombre. Handicapé que vous
êtes avec des Ministres pour la plupart inexpérimentés, l’émergence est
assurément une grande utopie. Le Président de la République attendra longtemps,
pour le malheur des gabonais, l’accélération qu’il vous a prescrite sans vous
donner ni les moyens financiers, encore moins les femmes et les hommes
suffisamment outillés pour relever les nombreux défis d’un pays qui
va à vau-l’eau pour le mettre sur les rails du développement.
Monsieur le Premier Ministre, il m’est difficile de vous croire
lorsque vous dites que vous allez faire en sorte que le Gabon produise 1000
tonnes de légumes. D’où viendront ces légumes, du Cameroun voisin ou des
producteurs gabonais ? Vous le savez mieux que quiconque, pour avoir été
Ministre de l’Agriculture, L’Etat ne met rien en œuvre pour soutenir aussi bien
les agriculteurs que les éleveurs. D’ailleurs les spécialistes de ces deux pans
de l’Economie gabonaise ont déserté depuis longtemps le terrain pour occuper
plutôt des postes de bureau. Alors avec qui pensez-vous atteindre
l’autosuffisance alimentaire ?
Monsieur le Premier Ministre, parlons peu mais parlons bien !
Monsieur le Premier Ministre,
Avec les 12000 milliards que vous avez confié à l’Agence Nationale des
Grands Travaux, pilotée pour l’essentiel par des non-nationaux, comment vous
assurer que tout ce jackpot mis entre leurs mains ne prendra pas les chemins de
l’exil et donc servira réellement à trouver des solutions aux problèmes des
gabonais ?
Monsieur le Premier Ministre,
Pour toutes ces raisons, je ne vous accorderai pas ma confiance. Que peut
représenter une voix, ma seule voix dans un océan d’uninanisme, me diriez-vous.
Eh bien, Monsieur le Premier Ministre, ma voix vaut son pesant
d’or, car elle dit tout haut ce que beaucoup ici présents devant vous pensent
tout bas. Elle porte en elle la détresse, l’indignation, le manque de confiance
en la politique de l’émergence que l’on prône depuis trois ans sans résultat
concret.
Je vous remercie.